Ne pouvant remonter au-delà de 1806, date où ce tableau apparaît dans la collection du roi de Hollande, Louis Bonaparte, je me suis attaché à découvrir une signification symbolique et un message comme tant de maîtres en ont inscrit dans leurs œuvres.
Le tableau représente un paysage à contre-jour au coucher du soleil. Un grand arbre se dresse au premier plan. Dans les lointains apparaissent une étendue d’eau ainsi qu’une architecture ancienne dans une lumière douce et chaude de fin de journée d’été. Plus près, dans la pénombre, une scène animée pastorale nous montre le retour à l’étable de quelques vaches et de la gardienne. Le troupeau s’apprête à passer un pont à trois arches. Une des bêtes a déjà traversé et semble attendre les autres dans une attitude de profil ourlé par les derniers rayons du soleil.
Cette scène pastorale très panthéiste me paraissait banale et un peu désuète ne répondant pas à la plasticité technique du célèbre peintre.
Je fixai mon attention sur le personnage: une femme, le bras levé et tenant un bâton, se hâte pour diriger les bêtes vers l’entrée du pont. Dans cette pénombre, je n’avais pas remarqué une des vaches qui avait échappé au passage du pont et qui s’enfuyait dans une zone sombre. La gardienne du troupeau courre naturellement après la fugueuse tout en cherchant à diriger le restant du troupeau. Cette scène de regroupement du troupeau est habituelle dans les campagnes. Il y a toujours une bête qui cherche à s’enfuir.
Le peintre Claude Gelée dans ses nombreux dessins exécutés sur le motif a certainement noté cette anecdote et l’a remémorée dans l’atelier.
J’imagine bien Claude Gelée, terrien de bon sens, essayant de perpétuer dans un demi sourire, un instant de la vie paysanne journalière de son époque. Cette indication de vie champêtre apparaît bien souvent dans son œuvre, mais dans cette humble représentation d’une scène pastorale quotidienne, Claude Gelée a su élargir notre vision sans la limiter à son aspect anecdotique. Comprenant le message mystique révélé et faisant le lien avec la lumière du soleil couchant et la grandeur de l’arbre, il aboutit à la cohésion et à l’unité du tableau.
Le contenu du thème spirituel me semble très clair: comment ne pas voir la parabole de « La Brebis égarée » liée à la symbolique de l’arbre, de la lumière diffuse et du pont?
Je voyais différemment ce tableau. Il prenait une autre réalité que celle du visible donnant avec le message caché une dimension autre. Le charme de la vision pouvait agir et provoquer la pensée à une autre réflexion que celle de la contemplation du paysage. La signification de l’art de la peinture ne se révèle que dans de telles conditions. Comme les poètes et les prophètes, ce ne sont que les grands peintres inspirés qui peuvent transmettre ce qui est impossible de voir: la profondeur de l’Etre .
Ce tableau me semble appartenir à un grand artiste. Cette manière de traiter la lumière et surtout d’attribuer une symbolique spirituelle au tableau ne peut appartenir qu’à un maître, Claude Gelée dit Le Lorrain.



















