L’ekphrasis qui me fait penser à l’authenticité du tableau attribué à Claude Gelée

Ne pouvant remonter au-delà de 1806, date où ce tableau apparaît dans la collection du roi de Hollande, Louis Bonaparte, je me suis attaché à découvrir une signification symbolique et un message comme tant de maîtres en ont inscrit dans leurs œuvres.

Le tableau représente un paysage à contre-jour au coucher du soleil. Un grand arbre se dresse au premier plan. Dans les lointains apparaissent une étendue d’eau ainsi qu’une architecture ancienne dans une lumière douce et chaude de fin de journée d’été. Plus près, dans la pénombre, une scène animée pastorale nous montre le retour à l’étable de quelques vaches et de la gardienne. Le troupeau s’apprête à passer un pont à trois arches. Une des bêtes a déjà traversé et semble attendre les autres dans une attitude de profil ourlé par les derniers rayons du soleil.

Cette scène pastorale très panthéiste me paraissait banale et un peu désuète ne répondant pas à la plasticité technique du célèbre peintre.

Je fixai mon attention sur le personnage: une femme, le bras levé et tenant un bâton, se hâte pour diriger les bêtes vers l’entrée du pont. Dans cette pénombre,  je n’avais pas remarqué une des vaches qui avait échappé au passage du pont et qui s’enfuyait dans une zone sombre. La gardienne du troupeau courre naturellement après la fugueuse tout en cherchant à diriger le restant du troupeau. Cette scène de regroupement du troupeau est habituelle dans les campagnes. Il y a toujours une bête qui cherche à s’enfuir.

Le peintre Claude Gelée dans ses nombreux dessins exécutés sur le motif a certainement noté cette anecdote et l’a remémorée dans l’atelier.

J’imagine bien Claude Gelée, terrien de bon sens, essayant de perpétuer dans un demi sourire, un instant de la vie paysanne journalière de son époque. Cette indication de vie champêtre  apparaît bien souvent dans son œuvre, mais dans cette humble représentation d’une scène pastorale quotidienne, Claude Gelée a su élargir notre vision sans la limiter à son aspect anecdotique. Comprenant le message mystique révélé et faisant le lien avec la lumière du soleil couchant et la grandeur de l’arbre, il aboutit à la cohésion et à l’unité du tableau.

Le contenu du thème spirituel me semble très clair: comment ne pas voir la parabole de « La Brebis égarée » liée à la symbolique de l’arbre, de la lumière diffuse et du pont?

Je voyais différemment ce tableau. Il prenait une autre réalité que celle du visible donnant avec le message caché une dimension autre. Le charme de la vision pouvait agir et provoquer la pensée à une autre réflexion que celle de la contemplation du paysage. La signification de l’art de la peinture ne se révèle que dans de telles conditions. Comme les poètes et les prophètes, ce ne sont que les grands peintres inspirés qui peuvent transmettre ce qui est impossible de voir: la profondeur de l’Etre .

Ce tableau me semble appartenir à un grand artiste. Cette manière de traiter la lumière et surtout d’attribuer une symbolique spirituelle au tableau ne peut appartenir qu’à un maître, Claude Gelée dit Le Lorrain.

Publié dans Arts, Claude Gelée | Tagué , , , | 1 Commentaire

L’Ekphrasis Suite 1

L’analyse du dessin du Louvre.

Lettre à Loïc

Bonjour Loïc,

As- tu trouvé quelque chose ?  Je vais te dire, il faut regarder plus dans la profondeur de la peinture et du dessin.

C’est dans le travail du peintre que se trouve l’authenticité du tableau et du dessin.

Tu possèdes deux documents dont un irréfutable, le dessin. Concentre tes efforts sur le dessin. Examine le moindre de ses repentirs, c’est là que tu trouveras une réponse : tu sauras alors les démarches qu’il a engagées pour résoudre ses problèmes : solutions d’ordre plastique et d’intuition pour le peintre.  C’est là qu’est toute la difficulté pour un non pratiquant. Il se réfère toujours à une accumulation de connaissances, documentation, faute d’avoir le savoir et la pratique de ce métier qu’il suppose facile. Je ne suis pas contre cette connaissance mais que de perte de temps !

Nous sommes devant un problème que l’on peut analyser à la faveur de ce beau dessin. Les qualités : un dessin conçu devant un paysage au lavis qui n’admet pas de retouches, matière transparente semblable à l’aquarelle et d’une seule couleur bistre.  Le peintre au motif trouve dans la première ébauche rapide, l’unité et la composition de l’ensemble du paysage. Survient d’une façon inattendue, de derrière lui sur un chemin pentu, un berger et son troupeau ( voir la ligne du dos des vaches). En un instant, il voit le parti qu’il peut tirer de cette scène. Il n’a que deux ou trois secondes pour placer les éléments mobiles du dessin.

Pourquoi choisit-il la partie de droite alors qu’il a toute la partie de gauche libre ?

Le troupeau et le berger sont exécutés de façon magistrale, spontanée et avec une grande force dynamique se liant avec l’ensemble du paysage. Pourtant ce merveilleux croquis est contraint et ne laisse aucun espace devant le troupeau qui avance et qui doit donner ce sentiment de pouvoir progresser. La réponse à cette question est celle du peintre qui a pensé au magnifique paysage conçu dans la partie droite.

La partie gauche en revanche est moins spatiale et ferme l’espace de l’ensemble de la composition. Claude Gellée a très rapidement fait le choix de se réserver la partie droite pour une peinture. Quand le troupeau est passé, il l’a placé dans la partie de droite, persuadé qu’il allait pouvoir composer le tableau final avec cette scène.

Maintenant examine bien la partie du coin droit en bas du dessin. Pour cela sers-toi de l’image altérée avec des logiciels.  Tu peux voir de nombreux repentirs : dans cette partie le papier est usé par  les  différents repentirs du lavis il a même introduit quelques rehauts blancs opaques pour souligner la tête d’une vache. Il a remonté le pied des deux arbres qui à l’origine plus minces descendaient dans le bas du dessin. Lassé et ne pouvant améliorer sa composition, à cause de la fragilité du papier trop humidifié, il a choisi le parti pris d’assombrir toute cette partie du dessin. D’un même coup il sauvait sa scène animée et son dessin entier noyant dans une pénombre, l’avancée du troupeau bloqué et masquant plus ou moins l’implantation des arbres. Conscient de ses échecs, il allait en tenir compte : il savait que le travail commençait avec la peinture et qu’il devrait remodeler sa composition.

Je te laisse trouver la suite avec les détails de description souhaitée.

Si tes avis ne correspondaient pas à ce début d’analyse fais-moi savoir les tiens voilà qui serait intéressant.

 

Jacques Ousson

PS:  Je joins deux fichiers à mon envoi : celui de la forteresse de Bracciano non localisée dans les commentaires sur le dessin du Louvre et la montagne triangulaire Monte Calvi que l’on voit dans les lointains et qui domine le lac de Bracciano. L’aqueduc de Trajan n’existe plus de nos jours.

Je te remercie pour le lien avec le Tylers Museum de Haarlem qui me permet de visualiser cette très belle exposition. Elle prolonge celle du Louvre qui s’est tenue au printemps. Les deux musées réunissant leurs collections de dessins, nous permettent de découvrir et de pénétrer plus profondément l’œuvre de Claude Gellée.

L’exposition se tient à Haarlem du 13 octobre 2011 au 16 janvier 2012.

http://www.teylersmuseum.eu/claudelorrain/index.php?nlen=nl&pag=mw100

La forteresse de Bracciano


La forteresse de Bracciano et le Monte Calvi

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , | Laisser un commentaire

L’Ekphrasis Suite 2

L’analyse du tracé géométrique du dessin.

Calque du tableau superposé au dessin

  Loïc,

Avant d’aborder l’Ekphrasis de la comparaison avec le tableau, il me faut donner une explication sur les lignes de construction apparaissant sur l’ensemble du dessin du Louvre. Celles-ci sont inscrites au-dessus du lavis et ont été dessinées certainement dans l’atelier du peintre au retour de son travail sur le motif.

Après le choix déterminé du sujet à peindre, comme je te l’ai dit plus haut, il restait à déterminer les grandes lignes de construction  de la future peinture. Il faut remarquer que la feuille de papier du dessin a été rognée sur son côté gauche,  sur sa partie basse horizontale et haute, comme nous le montrent les intersections des points de rencontre du losange inscrit à partir des deux médianes du dessin. Il manque approximativement 0,6 cm en bas, 0,75cm à gauche et 0,2 cm en haut. Les anciennes dimensions du dessin étaient de 19 cms x 25,2 cms.

 

Claude Gellée a tracé les grandes lignes classiques médianes, diagonales et le losange qui peuvent permettre l’agrandissement sur un support plus grand mais dans le cas présent, elles lui permettaient de vérifier les lignes d’équilibre et d’harmonie du dessin. Sur bon nombre de ses dessins reproduits, nous ne voyons pas de tels graphismes ni quadrillage. J’en viens donc à penser qu’il pouvait utiliser un autre moyen pour reproduire ses dessins.  Quant au problème de la composition, lié à son choix exposé dans l’analyse du dessin, il révèle les hésitations et questions que le peintre a dû se poser pour trouver une solution : reproduire le dessin intégralement ou bien ne conserver que la partie où figure la scène animée?

Le grand losange est inscrit à partir des intersections des médianes sur les côtés du dessin. Primitivement, il aide à recentrer la vision de la scène d’ensemble. Mais c’est surtout la partie de droite qui est apparue au peintre comme la plus intéressante à reproduire  malgré les problèmes compositionnels relatifs aux deux arbres et à la scène animée. On voit très bien des essais d’inscription d’une oblique dans la partie droite du dessin, formant un triangle.

Le dessin du Louvre. Graphisme de composition .

Il recherchait certainement une nouvelle composition. Il teinta de lavis bistre pour assombrir les incohérences du dessin après plusieurs essais et repentirs.

Je dois te parler d’une autre ligne horizontale qui figure sur le dessin et un peu plus basse que la médiane qui sert de ligne d’horizon au dessin (la ligne médiane apparaît en-dessous de la montagne de Calvi et figure le bord du lac de Bracciano dans les lointains). Cette nouvelle ligne plus basse est certainement un essai sur le dessin pour figurer la nouvelle ligne d’horizon de la nouvelle composition peinte. Son trait correspond avec la ligne d’horizon du tableau  (elle aussi figurant le bord d’un  lac).

Pour que les détails du tableau et du dessin apparaissent, je me suis servi d’un calque du tableau. J’ai mis le tableau en homothétie avec le dessin de la partie droite. Le tableau apposé sur le dessin apparaît plus réduit dans les proportions de la hauteur.

La superposition du calque du tableau doit être en juxtaposition côté gauche avec la médiane verticale du dessin. Le côté supérieur du tableau doit effleurer la partie supérieure du dessin. Afin de faire mieux ressortir les contrastes, le calque a été rendu monochrome. L’image du tableau et de ses modifications sont rendues ainsi plus perceptibles.

Ma première remarque consiste à dire que Claude Gellée a choisi pour peindre et modifier sa composition, un châssis en proportion avec le dessin de droite.

Ma deuxième remarque est qu’il a délibérément choisi de conserver son dessin de la partie droite. L’analyse comparative de la peinture et du dessin le montrera. Plusieurs détails l’indiquent: les arches de l’aqueduc, la chèvre  transformée en vache, les différentes courbes constituées par le dos des vaches, les vallonnements, le contour des frondaisons des arbres, la petite branche greffée sur le tronc du nouvel arbre et issue originalement de l’arbre du dessin, la modification des deux arbres en préservant les détails  des branches et des feuillages.  Ce travail du peintre nous  montre le véritable visage d’un maître méticuleux et attentif aux problèmes plastiques de résolution de la composition n’hésitant pas aux sacrifices et surtout ne négligeant pas « les accidents de terrain » sur lesquels on peut rebondir pour découvrir de nouvelles solutions.

Loïc, dans ce chapitre j’ai voulu ainsi te montrer comment un peintre est toujours en bataille dans son dessin dès les premiers instants du graphisme, recherchant la spontanéité du trait, l’unité de l’œuvre, l’harmonie et le concis de lecture. Il ne pouvait remodeler la structure des deux arbres dans la matière fragile du lavis sans affaiblir l’ensemble et l’unité de son dessin : la peinture allait lui donner ce recours.

Jacques Ousson


Publié dans Uncategorized | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Les Levées à Ousson sur Loire

Il faut savoir que cette rivière a toujours été un axe de communication au centre de la France facilitant, les idées, les transports, le commerce, les déplacements d’est en ouest vers l’Atlantique et vers l’est.  La Seine avec les sinuosités de son cours n’offrait pas une circulation facile vers Paris et la remonte s’effectuait par halage. Mais sur la Loire,  les vents d’ouest permettaient la navigation à voile et la remonte jusqu’à Orléans.

Depuis les anciens temps de nos ancêtres naviguant dans les pirogues monoxyles , les bateaux se sont améliorés facilitant le transport des matériaux,  pierres,  ardoises et bois qui serviront à la construction des châteaux de la basse Loire . Le fer du Morvan et les ancres fondues aux forges de Cosne étaient transportés à Nantes. Les vins de Bourgogne, fruits, poteries approvisionnaient les villes riveraines.  Toutes les pacotilles des rivages ligériens  servaient d’échanges dans le trafic triangulaire. Les denrées coloniales : sucre, épices, cacao arrivaient à Nantes et remontaient la Loire sur les chalands.

Le roi Henri IV et son ministre Sully ont vite compris le rôle majeur de ce fleuve: relier le sud de la France à Paris via le Rhône, la Loire et le canal de Briare ainsi que le  port de Nantes à Briare. Dès 1604, la décision est prise de construire un canal, de Briare à Paris,  alimenté par la Trézée et le Loing. Il sera mis en service en 1642.

La Loire n’est pas un fleuve navigable toute l’année. Durant l’étiage d’été, les sables étaient un obstacle considérable . Le premier projet fut la construction des grandes levées et des turcies au cours du 15 ème, 16 ème et 17ème siècle afin de canaliser les eaux de la basse Loire et faciliter le transport des marchandises et matériaux  destinés aux constructions  des grandes demeures ligériennes de Gien à Angers. Ce premier projet de rétrécissement du lit du fleuve pour de plus grands bateaux contribua à la construction du canal Henri IV de Briare à Paris. Il fut élaboré pour recueillir toutes les marchandises des chalands “ remontants ” de Nantes chargés de denrées coloniales et celles des chalands ” descendants” venant du sud de la France par le Rhône et la Loire.

Briare devint un port important de France entre 1642 et 1693. Les vents d’ouest dominant  facilitaient le trafic entre Nantes et Orléans. Par contre, l’orientation du fleuve nord-ouest sud-est et les vents de galarne rares dans l’année obligeaient les chalands de remonte au halage.  Le Duc d’Orléans  fit construire le canal d’Orléans, mis en service en 1693. Ce Canal réduisait le voyage de remonte vers Paris. Il fut un grand succès dont Briare privée de bateaux remontants pâtira durant 145 années. Il ne lui restait que les bateaux descendants de la haute Loire.

Cette partie supérieure de la Loire  demeurait très peu praticable et difficilement navigable l’été. Le canal du Centre qui rejoint Châlon sur Saône à Digoin fut terminé en 1793. En 1806, Napoléon 1er prit l’initiative de la construction d’un canal latéral à la Loire de Digoin à Briare. Les travaux  dureront de 1822 à 1838.

En 1833, les écluses de Mantelot et des Combles donnent lieu à l’édification de multiples infrastructures en amont de Mantelot et des Combles:

  1. Dans le lit du fleuve à partir d’Ousson, aménagement d’un système de levées submersibles adoptant la forme sinusoïdale de déplacement des eaux entre deux rives . Ces levées étaient destinées à assurer durant l’étiage , la mise en eau d’un chenal de 1020 mètres entre les deux écluses  . Il permettait par sa profondeur aux bateaux du canal de traverser d’une rive à l’autre toute l’année ainsi que le passage des chalands de Loire descendants et même d’un  inexplosible en 1840 qui assurait une liaison Orléans-Nevers : deux jours pour la remonte et une journée pour la descente. Neuvy était le port d’escale  de la remonte.
  2. Construction du pont de Châtillon. Le lit majeur encaissé entre les côtes d’Ousson et les abrupts de Châtillon fut donc réduit par l’aménagement des grandes levées insubmersibles destinées à renforcer les rives  et limiter le lit majeur à environ 350 mètres (Longueur du pont de Châtillon à péage).


3.  Projet d’une écluse à Ousson sur Loire. Dans le projet du passage en Loire entre le canal latéral rive gauche et le canal rejoignant les Combles à Briare, il était prévu une troisième écluse à Ousson. Le canal de Briare, aux Combles, devait être prolongé jusqu’à Ousson dans le val au bas des côtes de la route de Briare et une écluse devait être construite au lieu-dit “Le Chemin Neu” , aboutissement de la levée insubmersible. Il était prévu une gare d’eau près des Combles dans le val d’Ousson. Ce dispositif devait permettre aux bateaux de rentrer plus facilement dans les écluses par leurs ouvertures orientées vers l’aval du fleuve. Ce circuit Briare-Ousson-Mantelot aurait supprimé l’encombrement du Chenal entre les Combles et Mantelot des bateaux montants et descendants(3 à 6 heures pour la remonte et 2 à 4 heures pour la descente). L’administration abandonna ce projet trop coûteux.

Lors des crues, sur les levées submersibles en face Ousson, deux balises marquaient le passage pour les bateaux descendants et remontants. Vers 1960, on pouvait encore voir les restes de la balise aval. Aujourd’hui, la levée d’Ousson a été consolidée au détriment de la végétation qui était à son apogée.  Au début du vingtième siècle , peupliers et saules ont poussé sur la levée. Derrière la levée, une île s’est formée qui nous invite à aller de l’autre côté…

Chant de mariniers de Loire

Chaland à Candes Saint Martin 1895

Publié dans Chroniques Ousson et Loire | Tagué | 1 Commentaire

La Loire aux trois lunes


Loire aux trois lunes – huile sur toile -114×145 – 2005

J’ai travaillé sur cette peinture durant l’année 2005.Le thème était un grand paysage de nuit qui me changerait des petits formats habituels sur ce sujet.

La composition s’est élaborée en déplaçant les masses verticales des arbres par rapport aux éclairages évoquant la nuit et les lignes de constructions horizontales qui figurent les levées de Loire maintes fois observées près de Mantelot au bord du chenal. Une première lune très lumineuse et son reflet se mirent en place, dessinant une verticalité et formant ainsi un carré (compositionnel en fonction du nombre d’or).

Le tableau devenant très solide sur sa partie gauche me semblait déséquilibré à droite. Je tentais de changer la position de la lune sans évidemment effacer la première.  Cette modification provoqua une symétrie ennuyeuse malgré la position de la nouvelle lune un peu plus haute. J’obtenais encore une ligne verticale dessinant un nouveau carré en correspondance avec le précédent. Cette symétrie détruisait l’atmosphère de la nuit.

Toujours dans le même esprit poétique de la composition, je tentais un troisième essai en me gardant bien de toucher aux deux lunes précédentes. Comment introduire une discordance qui pouvait faire oublier la monotonie causée par la symétrie? Je trouvais une position décalée, plus haute que la première lune, dans le prolongement de la verticalité d’un arbre. Je variais la tonalité de la lueur en la voilant d’un nuage.

Le résultat fut immédiat : l’unité du tableau était obtenue ainsi que l’émotion évocatrice de la paix nocturne.

Chaque tableau possède une harmonie liée au sujet et à sa composition. Piet Mondrian durant sa période figurative a longuement médité sur ce problème.  Il s’était aperçu que toute diagonale dans ses paysages nocturnes hollandais introduisait une note tragique qui brisait cette harmonie. Dans ses écrits : «Réalité naturelle et réalité abstraite» il témoigne à travers trois personnages de ses préoccupations plastiques et spirituelles : dans la deuxième scène, le peintre abstrait-réaliste Z parle ainsi :

« Nous ne devons pas regarder par delà la nature, nous devons plutôt voir à travers elle: nous devons voir plus profondément, notre vision doit être abstraite, universelle. Alors l’extériorité devient pour nous ce qu’elle est effectivement : le miroir de la vérité. Pour atteindre cela il est nécessaire que nous nous libérions de l’attachement à l’extérieur, car alors seulement nous surmontons le tragique et pouvons contempler consciemment, en toute chose, le repos ».

Le peintre naturaliste X répond :

  • X       « Donc aussi dans le grimaçant ?
  • Z        « Aussi dans le grimaçant, mais non plus pour le représenter dans l’art: nous n’exprimons alors que les rapports d’équilibre ».
  • Y (L’amateur de peinture)  « mais que signifie alors notre position personnelle vis-à-vis de la nature toujours capricieuse et que signifie le tragique de cette dualité ?»
  • Z        «  Par la vision plus profonde le tragique cosmique n’est, il est vrai ,pas supprimé, mais en considérant l’homme comme un organe de la nature nous pouvons dire que l’allégement du tragique dans chaque individu en soi et dans tous les hommes ensemble est le commencement de cette suppression »
  • Y        « Ainsi il faut croire que la nature, malgré ses aspects toujours changeants, nous conduit quand même, à la fin, vers une vision plus profonde ? »
  • Z         « Oui, c’est la nature,ce sont les choses les plus extérieures qui nous mènent à la conscience de notre être, c’est à dire aux choses les plus intérieures. Et il en est de même dans l’art : ce n’est pas la sensibilité ou la pensée individuelle de l’homme, mais c’est justement la nature qui conduisit la peinture vers une plastique purifiée , vers une expression esthétique plus fixe. Elle nous mène à la contemplation, à l’exaltation de l’universel et, en quelque sorte à un devenir objectif. Tout sentiment, toute pensée individuelle, toute volonté purement humaine, tout désir particulier, toute espèce d’attachement en un mot, conduisent à la représentation du tragique et rendent impossible la pure plastique de la paix ».

Pietr Mondrian chercha tout au long  de sa vie les éléments graphiques et colorés, les simplifiant, les modelant pour  atteindre la pureté de l’émotion plastique vécue et ressentie. Sa quête de perfection spirituelle fut la même que celle des premiers peintres des icônes .

 Moulin sur le Gein au clair de lune -  huile sur toile – 99,5×125,5 -1907


Publié dans Arts | Tagué , | 1 Commentaire

Au bord de l’Achéron – Les âmes tièdes

Aujourd’hui Je voudrais vous montrer quelques photos des détails du tableau qui illustrent la première page du blog. Cette peinture montre le Vestibule de l’Enfer au Bord de l’Achéron.

Divine Comédie – Chant III – Au bord de l’Achéron   50cm x 150cm   décembre 2010

Dante et Virgile viennent de passer les Portes de l’Enfer. Ils découvrent “des foules douloureuses pour qui il n’est plus de félicité.” Pleurs, soupirs, gémissements et cris de désespoir résonnaient dans l’air sans étoiles.” Une foule si innombrable moissonnée par la mort se pressait derrière une bannière. Ces malheureux, nus étaient assaillis par des guêpes et des taons. Les pleurs et le sang de leurs blessures mèlangés abreuvaient les vers rampants à leurs pieds.

Au bord de l’Achéron (détail gauche)

Dans ce troisième Chant, pour leurs châtiments, le poète place ces âmes tièdes, ègoîstes et paresseuses qui vécurent sans vertus et sans vices dans le vestibule de l’Enfer. Dans cette attente infinie elles ne seront jamais reçues ni au Paradis, ni en Enfer. J’ai voulu retrouver dans cette multitude, les foules incohérentes des manifestations humaines. Dans ce grand paysage allongé sombre, j’ai placé des taches dans lesquelles les personnages se confondent dans une cohue  indescriptible. Chaque fois qu’un visage apparaissait  trop descriptif, je détruisais cette image la forçant à s’incorporer à l’unité du paysage sous une forme moins souhaitée, moins consciente.
La poètique de la scène se scellait à l’unité plastique de la peinture.


Publié dans Dante et La Divine Comédie | Tagué , | 2 Commentaires

Quelques propos sur l’exposition l’Enfer de Dante

à la galerie Gil Bastide en mars – avril 2011 à Orléans

Le thème de l’exposition sur La Divine Comédie de Dante me fut imposé par la création d’une toile : « Dante,Virgile et Béatrice ».

La recherche inspiratrice de ce thème se révéla par l’observation de la peinture noire de Goya «Le Chien».

Après avoir attentivement observé les structures de la peinture, je fus étonné de découvrir dans les matières du fond, au-dessus de la tête du chien des traces de personnages énigmatiques. La photographie de l’œuvre laissait discerner des repentirs du peintre. L’on sait pertinemment grâce à la spectrographie que Goya remodelait de nouveaux tableaux sur d’anciens qui ne le satisfaisaient plus pour des raisons plastiques ou des sujets mal aboutis ou ne correspondant plus ou mal à sa vision ressentie primitivement, comme il en est de tout processus créatif.

L’orifice d’où émerge la tête du chien et les montagnes escarpées esquissées dans les hauteurs du tableau me firent instantanément penser au trou béant de l’Enfer décrit par Dante. Les peintures de la fin de vie de Goya nous montrent des sujets très tourmentés et des thèmes d’inspiration comparables à ceux de l’Enfer de Dante: boucs, parques, combats de Géants, Saturne dévorant ses enfants … Ces peintures nous révèlent les luttes intérieures du peintre.

La vision du chien de Goya qui apporte une espérance, m’incita à l’ébauche d’un tableau .. Une tête humaine émergea d’un trou, bientôt soutenue par deux autres, accolées. Dans le souci unitaire de la composition, j’esquissai des matières sombres destinées à lier l’orifice d’où émergeaient les trois visages. Je m’efforçais à rendre une intensité dramatique. Je ne pensais nullement à Dante.

Puis vint le moment où j’observais le premier rendu de l’ensemble du tableau:

Dante, Virgile et Béatrice 116cm x 81cm). Décembre 2010

Il m’apparut très significativement au-dessus des têtes , qu’apparaissaient deux silhouettes venues s’inscrire hasardeusement dans la fougue des brosses étalant de larges taches. Immédiatement Dante et Virgile furent matérialisés .

Je décidais de garder ces deux personnages dans leur état comme fantomatique .je me consacrais à la structure et mise en place des trois visages noir, rouge et blanc. La couleur blanche du visage me gênant plastiquement, je l’atténuais en juxtaposant près de celui-ci, une matière lumineuse faite de médium d’empâtement.

J’abandonnais trois jours le tableau. C’est en examinant l’emplacement où j’avais mis ces empâtements qu’ un personnage m’apparut. Je vis un ange contemplant la scène fait de matière posée à l’aide d’un couteau à peindre et non composé par un effet de ma volonté. L’Ange était Béatrice.

le thème me fut découvert : « La Divine Comédie » .


Publié dans Dante et La Divine Comédie | Tagué , , , | 4 Commentaires